Afrique
/Elections : Interview Martin ASSOGBA.
«
Tous les partis organisent la fraude en Afrique », confirme
Martin ASSOGBA, fort de son expérience sur le terrain dans
plusieurs pays africains.
Grande gueule,
critiqué et adulé à la fois pour ses envolées
contre les dérives des gestionnaires de la cité,
Martin Assogba, médiateur en réserve de l’Onu,
est le président de l’Association qui fait la promotion
des droits de l’homme et de la bonne gouvernance. Il nous
parle de son combat et jette un regard critique sur le processus
démocratique en Afrique.
Afrique
Diagnostic : Vous êtes le président d’une Ong
qui lutte contre la corruption et fait la promotion de la bonne
gouvernance. Vous ne devez pas avoir la tâche facile ?
Martin
ASSOGBA : L’Association de Lutte Contre le Racisme,
l’Ethnocentrisme et le Régionalisme (ALCRER) que
j’ai du plaisir à diriger avait au départ
deux objectifs principaux : lutter contre le ‘’rejet
de l’autre’’ et faire la promotion des droits
de l’homme. Mais après plusieurs années de
pratique, nous avons constaté que notre credo avait de
nombreuses ramifications. Laissez-moi vous dire que la pratique
de l’ethnocentrisme et du régionalisme n’est
pas de nature à favoriser une bonne gestion des affaires
publiques. Tout au contraire, elle favorisait dans l’administration
publique la culture du travail mal fait, du vol et de fait, constituait
un frein pour le développement de notre pays. Nous avons
dès lors fait l’option de dénoncer tout manquement
à la bonne gouvernance. Pour nous, il était éclair
au départ qu’il fallait mettre un terme à
ce phénomène qui consistait à en mettre plein
les poches au détriment de la grande masse.
Avouons que le combat de lutte contre la corruption et de promotion
de la bonne gouvernance n’est pas des plus aisé.
Car, dans une société ou le copinage et le coquinage
ont atteint le plus haut sommet et où les combinards ont
la dent dure et les bras longs, avouons qu’il faut être
Don Quichotte ou Martin Assogba pour oser embrasser une telle
entreprise. C’est à la limite du suicide puisque
l’impunité fait sa loi ; la preuve en est qu’actuellement
nous comparaissons devant les tribunaux pour avoir dénoncé
un acte illégal et connu comme tel de notoriété
publique.
Vous
ne semblez pas baisser les bras malgré les difficultés,
puisque vous êtes sur le front pour des élections
transparentes…
Absolument.
Vous n’ignorez sans doute pas que depuis le IVème
Sommet des Démocraties nouvelles et rétablies, il
a été établi le principe fondamental du développement
durable tant souhaité : Démocratie-Bonne Gouvernance.
C’est dans ce cadre que s’inscrit l’Ong ALCRER
qui, comme d’autres structures de la société
civile, œuvre pour des élections transparentes et
à l’enracinement de la démocratie au Bénin
et en Afrique de façon générale.
Parlez-nous justement de votre expérience en la
matière…
En qualité
d’observateur, nous avons pris une part active aux élections
en Afrique, au Togo, au Tchad, au Niger, et bien sûr au
Bénin. Inutile de vous rappeler à cet effet qu’ici
et là, la fraude électorale était toujours
présente et qu’elle n’est l’apanage d’aucun
parti, puisque toutes les formations politiques tirent le drap
de leur côté.
Voulez-vous
dire que tous les partis organisent la fraude ?
Par expérience,
nous pouvons le dire haut et fort. Et dans ce jeu du chat et de
la souris, c’est la grande masse qui est perdante, puisque
sa souveraineté est ainsi bafouée par les politiciens
qui, non contents de leur vendre du vent, de leur servir des discours
verbeux et creux, s’ingénuent à trafiquer
l’expression du vote populaire. C’est bien malheureux
pour notre continent. Fort heureusement au Bénin, les derniers
scrutins, à savoir les élections communales et municipales
et les législatives augurent d’un changement de mentalité
qui reste à confirmer. Il faut dire en effet, qu’au
cours de ces élections, l’argent n’a semble-t-il
pas été le plus déterminant. Après
13 ans de pratique démocratique, les populations, à
défaut des projets de société que devraient
leur présenter les animateurs de la vie politique, ont
su, par elles-mêmes, déterminer leurs propres critères
et repères. Certains politiciens en perte de vitesse qui
n’avaient de totem que l’argent roi l’ont appris
à leurs dépens.
Les
observateurs ne cachent pas pourtant leur déception des
résultats des législatives du 30 mars 2003…
Avouons qu’il
y de quoi désespérer, lorsqu’en lieu et place
de l’élite, nous avons eu droit à tout un
bataillon de politiciens étiquetés comme ‘’affairistes’’.
C’est scandaleux, même si à la réflexion,
on peut excuser cette nouvelle donne.
Ah
bon ?
Absolument
! La responsabilité incombe à l’élite
qui a boudé sinon déserté le forum, créant
ainsi une brèche aux dits ‘’nouveaux riches’’
qui font un mélange assez scandaleux de la politique et
des affaires. Ce qui a l’inconvénient d’enlever
à l’Assemblée Nationale un peu du solennel
qui devrait être le sein. C’est vraiment dommage pour
un pays comme le Bénin, Quartier latin d’Afrique,
dit-on, qui prend un tournant qui n’augure pas d’un
lendemain meilleur.
Vous
êtes pessimiste ?
Pas du tout
! Mais il faut que les leaders des partis politiques apprennent
à être responsables et à faire moins le jeu
du fric. Car, au-delà du vote sociologique qui conditionne
les élections au Bénin, il y a aussi le fait que
les leaders des partis préfèrent positionner pour
les élections, ceux de leurs militants fortunés,
sacrifiant l’élite sur l’autuel de l’argent
roi. Ce qui est une parfaite aberration. Voilà pourquoi
nous avons perdu foi en cette classe politique qui n’a aucune
vision cohérente, à long terme pour le pays. C’est
fort de cela que d’ailleurs, ALCRER a ouvert un nouveau
chantier : former la nouvelle génération, créer
une classe de citoyens dignes. Ainsi, dans les écoles et
collèges, tous les jeunes connaissent désormais
AZARA, du nom de l’héroïne d’un magazine
en bande dessinée que nous avons créée et
qui fait la promotion des droits de l’homme et de la bonne
gouvernance en milieu scolaire.
Vous
avez une certaine détermination à œuvrer pour
la bonne gouvernance. De la société civile aux affaires
publiques, c’est la courte échelle ?
Oh non, ce
n’est pas mon rêve d’aller dans un quelconque
gouvernement. D’abord, je tiens trop à ma liberté.
Ensuite, ça fait bientôt dis ans que je fais la promotion
de la bonne gouvernance et je préfère m’y
atteler. Enfin, parce qu’il faut avouer que l’actuel
chef du gouvernement a suffisamment de courtisans et de loin mieux
qualifiés que moi qui font le pied de grue pour entrer
dans son gouvernement. Mon souhait serait plutôt d’avoir
plus de moyens pour continuer à satisfaire les attentes
de nombreux sympathisants de l’Ong ALCRER.
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